« Nous sommes arrivés hier. Ciel nuageux, glace déchiquetée, terre sombre et eau noire composaient le tableau d’accueil. Tout s’imbriquait, se reflétait, se mélangeait.
Aujourd’hui, notre bateau se fraie un passage dans une eau recouverte de glace peu épaisse au large du Spitzberg, dans l’archipel du Svalbard. Son pavillon rouge norvégien, fébrile au vent, semble être la seule résistance de couleur dans ce paysage de fin du monde. Ici, vous êtes loin de tout, sauf des ours polaires.
Et justement, nous apercevons quelques ours. Il doit faire 0°C. Un vent glacial souffle sur la baie en cette fin de matinée. Certains nagent pour gagner la plage. Deux autres, plus jeunes, paraissent danser sur la scène blanche. Le plus hardi veut sauter sur les oiseaux au bord de l’eau. Il hésite et se rapproche des volatiles qui ne font même pas attention à lui. C’est à ce moment-là que son frère qui se tient derrière lui, se précipite et le pousse dans l’eau. Pour jouer. Comme deux garçons espiègles qui jouent au bord d’une piscine. Ils se chamaillent, roulent ensemble, se mordillent, sautent, se bousculent. Puis le hardi s’énerve. Il mord son frère plus fort et part de son côté. Ailleurs, une mère et son petit nous observent. Nous sommes sans aucun camouflage. C’est pourtant l’ours polaire. Le plus grand prédateur terrestre. Il ne craint personne. Et il est curieux. Alors le jeune s’approche de notre embarcation. Il souhaite nous observer. Il hume l’air, pour reconnaître l’odeur. Nous ne sommes pas dans ses registres. Il pose ses pattes avant sur la barque, le reste de son corps restant dans l’eau. Il ne peut pas se hisser à bord, et tant mieux. Il veut juste qu’on le caresse. Il plaque sa truffe sur la lentille de mon objectif. Je saisis cet instant mémorable. »
Je m’appelle Kyriakos Kaziras. Je suis photographe. J’aime les ours polaires.
ÉTENDUES SAUVAGES : Vous avez un imaginaire qui semble débordant sur les ours polaires. Est-il encore alimenté par cet ours en peluche qu’on vous a offert à vos 6 ans ?
Kyriakos : Tout petit, j’étais passionné d’animaux et mon grand-père maternel, passionné lui aussi, faisait beaucoup de photos. J’ai eu pas mal de peluches surtout des oursons et j’ai toujours gardé cette envie de voir les animaux comme je les imaginais. Alors je prends certainement des photos avec mon regard d’enfant. Je veux certainement reproduire l’imaginaire de mon enfance.
Si vous avez l’occasion d’observer des ours polaires dans leur habitat naturel, je vous le recommande vivement. J’ai été touché par l’émotion que suscite une telle rencontre. Les ours polaires sont des animaux intelligents et sensibles, et ils sont capables de ressentir des émotions comme la joie, la tristesse et la colère.
« ET PUIS L’OURS VOUS DONNE L’AUTORISATION DE LE PHOTOGRAPHIER«
Lorsque vous rencontrez un ours polaire, vous avez l’impression d’entrer en contact avec un être vivant à part entière. Avant la photo, il y a l’échange des regards. On s’observe mutuellement. Parfois longuement. Et puis l’ours vous donne l’autorisation de le photographier. C’est cet instant que j’attends. Ces animaux sont d’une beauté à couper le souffle, et leur présence est une expérience inoubliable. Une expérience unique qui vous marque à jamais. Rencontrer l’ours reste un moment magique que je souhaite à tous.
ES : Une photographie est d’abord une scène imaginée dans votre esprit. Pourtant, on dit que vous êtes le photographe de l’instant. Cédez-vous à la spontanéité ?

Kyriakos : Il se passe beaucoup de temps entre une photo et un livre ou une exposition. Il faut de nombreuses années de repérages, de discussions avec mes amis Inuits et Inupiaq, de travail de fond.
Je réfléchis à mes prochaines rencontres avec l’ours. Que ce soient celles sur l’Île Barter, au nord de l’Alaska sur la mer de Beaufort ou celles en Norvège sur l’île Spitzberg dans l’archipel du Svalbard. À force de fréquenter ces lieux, j’en ai une connaissance topographique, j’y apprécie la lumière, mais aussi l’animal.
La réflexion en amont fait partie intégrante de ma démarche : je cherche à créer un instant, une situation. J’imagine une scène et j’espère parvenir à la réaliser. Toujours en compagnie d’un guide inuit qui décide quand et comment approcher l’ours. Je suis prêt mais je ne maîtrise rien finalement.
Je suis perpétuellement guidé par l’instant d’émotion qui se fera sentir.
C’est surtout avant de déclencher que tout se passe. J’observe l’ours et il y a un moment où l’on a l’impression que son âme sort de ses yeux. C’est cette âme que je capture.
Pour moi un travail photographique c’est comme un travail cinématographique. Quand on crée une exposition, on raconte une histoire. C’est comme un film à mettre en scène ; le réalisateur ne va jamais prendre sa caméra et dire « je vais faire un film ». Il a une histoire à raconter, il a un message à faire passer. C’est la même chose pour ma photo. Je vais souvent aux mêmes endroits, je connais l’environnement, les lumières. J’imagine des scènes et ensuite quand je rentre chez moi, je crée une histoire, je fais des croquis et j’essaye de les réaliser. C’est très compliqué. Dans 90% des cas, ça ne marche pas. Et il y a 10% des cas où j’obtiens à peu près ce que j’ai voulu. Voilà pourquoi une sélection de 70 photos sur les ours polaires par exemple, cela représente un travail de 3 à 4 mois par an pendant 6 ans.
ES : Qu’est ce qui préside à une bonne photo ?
Kyriakos : Pour une photographie, il faut faire abstraction de la technique. Quels sont les ISO, quel est le diaphragme, quelle vitesse, quel objectif, quel appareil ? C’est secondaire. La chose qui est la plus importante, c’est l’émotion quand on regarde une photo. On se fiche de tout le reste. L’émotion est la chose prioritaire.
Il y a plein de choses à découvrir dans une photo, comme dans un tableau. Quand on plonge son regard dans une photo, quand on rentre dans l’image, on n’est plus spectateur, on devient participant.
Et comme chaque personne est différente, personne n’a le même regard, personne n’a les mêmes souvenirs, le même vécu. Donc personne n’a les mêmes émotions en regardant une photo. Et c’est ça qui est génial. Chacun fait son propre voyage.
C’est pourquoi, la photo réussie, c’est celle qui dégage des émotions.
Il faut sublimer l’ordinaire pour prendre une photo extraordinaire. Et non le contraire.
Il ne faut pas regretter les photos manquées, mais être heureux d’avoir une photo réussie.
Je voudrais vous poser une question : savez-vous quelle est la chose la plus importante sur un appareil photo ? Elle se situe un centimètre derrière le viseur… C’est celui qui fait la photo ! (Rires)
C’est pour cela que la photo que je prends n’est certainement pas la photo qu’un autre photographe prendrait dans les mêmes conditions. Il n’y a pas qu’une réalité, mais bien plusieurs. La photo permet de
révéler cette richesse. Elle est le miroir de la culture du photographe. On ne nait pas photographe, on le devient. Et pour le devenir, il faut s’intéresser à la photographie, mais aussi aux arts, à la peinture, la littérature, la musique, la sculpture, l’architecture, à tout ce qui permet d’apprécier le monde autrement. Pour le faire apprécier aux autres ensuite.

ES : Vous n’êtes jamais seul pour prendre une photo.
Kyriakos : Je ne suis pas un aventurier. Et les conditions climatiques ne sont pas toujours favorables. C’est le moins que l’on puisse dire ! Je m’entoure de guides inuits. Je leur fais confiance. Ce sont eux qui décident à quelle distance on peut approcher un ours. Et si on doit attendre qu’un ours vienne vers nous. C’est vrai qu’avec le temps, le fait de se déplacer dans les mêmes endroits, autorise des habitudes et décide des amitiés.
Aujourd’hui, quand je séjourne dans certaines parties du globe et notamment dans les zones polaires, je suis accompagné par des personnes qui sont devenues mes amis. Ils me connaissent, ils savent ce que je recherche, ma façon de procéder. Notre collaboration est devenue beaucoup plus fluide et facile. C’est très appréciable, au-delà de notre relation amicale. Je me souviens un jour que je devais aller en Alaska, l’ami qui s’occupait notamment de l’hébergement avait téléphoné pour réserver une chambre pour trois personnes dans un hôtel très modeste. Le prix était de 1000$. Je lui dis que c’était très cher. C’était la remarque qu’il avait faite au patron de l’hôtel et avait rajouté qu’avec ce montant, il pouvait loger dans un hôtel cinq étoiles à Anchorage. Le patron lui répondit qu’il avait évidemment raison. Mais qu’il n’y avait pas d’ours polaire à Anchorage.
ES : Votre travail est graphique. Vous êtes le grand maître du blanc ?
Kyriakos : Je ne photographie pas que les animaux, mais aussi leur environnement. Au Canada, les ours se retrouvent souvent sur un iceberg ou nageant dans la mer glacée. La lumière y est magnifique. En Alaska, on rencontrera facilement des familles avec de jeunes oursons. Et en Norvège, les ours solitaires chassent sur la banquise. Je suis amoureux des étendues sauvages. De leurs animaux et de leurs lumières.
« LE BLANC DE L’OURS, LA PELUCHE D’ENFANCE, LA PURETÉ DE LA GLACE ET DE LA NEIGE«
J’ai une approche très picturale de la photographie. Je m’inté resse à l’organisation des formes à l’inté rieur du périmètre de ma photo. À la présence de la lumière et à sa manière de révéler, de mettre en exergue ce que je cherche à imprimer. C’est pour cela que j’attache autant de valeur – et de temps – à la réflexion. C’est important pour composer le tableau que je souhaite. Comme il est important de révéler la pureté de la nature en magnifiant le blanc. À la limite de l’obsession. Le blanc de l’ours – la
peluche d’enfance – la pureté de la glace et de la neige. Tout ne fait plus qu’un. Intemporel. Hors du temps. Et le blanc de la photo aussi, à la limite de la surexposition. Et toujours la lumière. Intense comme celle, texturée, des noirs de Soulages.
Le sujet aussi est important. Il doit être immaculé. Il ne peut avoir de défaut. Peluche quand tu nous tiens. Je ne le photographie pas quand il mange, quand il est sale. Il ne doit pas avoir d’oreille coupée, ni de balafre provenant d’une quelconque bagarre. Je fais une sélection comme pour une photo de mode. J’organise un casting parmi les ours. Pour voir celui qui correspondra le mieux à mes rêveries de blanc.
ES : Vos images sont saisissantes et sublimes. Que cherchez-vous à faire avec ? Attirer l’attention sur une espèce vulnérable ?
Kyriakos : Je suis plus partisan de montrer la beauté que des images chocs.
C’est justement la beauté de l’ours que je mets en avant. Pour moi, montrer des images saisissantes et extraordinaires marquera mieux la mémoire du spectateur que d’exposer ce dernier à une vision culpabilisatrice. Mon but est bien de témoigner de la beauté de l’ours blanc. C’est une idée simple qui me tient particulièrement à cœur : préservons la nature et les animaux qui en font partie. Marquer les mémoires avec un souvenir positif est bien plus puissant et plus pérenne qu’un choc à l’impact immédiat, mais éphémère.
En ce qui me concerne, les souvenirs qui ne sont pas très agréables s’estompent au fil des mois ou des années. Je pense que le cerveau humain au bout d’un certain temps fait abstraction de tout ce qui est mauvais. Finalement, on ne garde que les beaux souvenirs. Les bons moments sont toujours présents, ils nous accompagnent. Je sensibilise grâce à un souvenir magnifique et impérissable.

ES : Si les images sont sublimes, certaines légendes qui les accompagnent dans vos livres, sont très poétiques.
Kyriakos : “Lonely boy”, “Family walk”, “Bad boys” … Je ne peux pas me résoudre quand je rentre chez moi, à assimiler les ours que j’ai rencontrés à des numéros de fichiers informatiques. Les instants de rencontre sont fugitifs mais ils révèlent l’âme de l’animal. Les photos racontent des histoires. Leur histoire. Leur associer des légendes, c’est renforcer l’émotion qui s’en dégage. C’est aussi un moyen d’inviter autrement le spectateur à être acteur de la photo.
ES : Avec toutes vos expéditions, vous êtes le témoin privilégié du changement climatique. Quelles incidences cela a-t-il pour l’ours dans ces contrées ?
Kyriakos : La banquise arctique va mal : non seulement elle se réduit chaque année de plus en plus en été, mais son épaisseur a diminué de moitié au cours de ces trente dernières années. Déjà des signes d’une dégradation de la vie des ours sont visibles. La réduction de la banquise signifie des réserves pour l’hiver moins importantes par manque de temps, mais aussi diminution des territoires de chasse, raréfaction des proies. Et comme si cela ne suffisait pas, le manque de nourriture impacte aussi l’ours durant sa période de reproduction, empêchant les femelles d’avoir des petits. Si l’on est pessimiste, l’ours polaire pourrait disparaitre dans quelques dizaines d’années. Mais s’il est vrai que les changements climatiques et la pollution sont deux raisons aggravantes, la première cause de mortalité des ours demeure la chasse au trophée, encore autorisée dans certains pays. L’ouverture de certaines régions au tourisme, bouleverse
aussi l’équilibre entre l’homme et l’animal. Ces régions attirent des hommes en quête d’aventures, de sensations fortes. De fait, le nombre d’interactions entre humains et ours polaires augmentent sans cesse.
“3000 Polars Bears. 2500 Humans. You are not the King”. Voici le message d’accueil à la descente de l’avion à Longyearbyen, au Svalbard, l’archipel où il y a la plus grande densité d’ours polaires au monde. Cela veut tout dire. Notamment quant au rapprochement de l’homme vers l’ours. Mais aussi au fait qu’en Norvège – comme en Alaska, en contact avec les Inuits – l’homme est une proie comme une autre pour l’ours qui n’en a pas peur. À contrario du Canada où l’ours fuit l’homme qui est autorisé à le chasser.
ES : Quel a été votre dernier moment exceptionnel avec un ours ?
Kyriakos : Il est venu par curiosité, pour voir. Énorme et imposant. Tout d’abord quasiment invisible à l’œil nu, il s’est rapproché de moi petit à petit. Il s’est avancé prudemment mais décidé. Pour finir à quelques mètres. Il s’est assis pour me regarder longuement. Et il est parti. Il ne faut jamais aller vers un animal pour le photographier, mais plutôt attendre que l’animal vienne vers vous.
Cet ours, je l’ai regardé. On s’est regardé. Puis il a baissé la tête et là, tout à coup, j’ai senti son âme. Elle m’a sondé à travers son regard. Et c’est à ce moment-là que je l’ai photographié. J’étais hypnotisé par son regard.
ES : Vous menez souvent plusieurs projets en même temps. Le dernier en préparation ?
Kyriakos : Pas pour tout de suite. Mais un projet un peu fou. La mise en scène d’un opéra. Où les animaux auraient bien sûr toute leur
place.
Extrait du livre « Au cœur de la Nature – Volume 1 »
Interview réalisée par Christian Stefani en Septembre 2023, pour Étendues Sauvages
BIBLIOGRAPHIE
Lions – A by Kaziras, Ramsay
Andarta Princesse de l’Arctique, Ramsay Arctic Emotion, Kazi Éditions
Arktos, Ramsay
White Dream, Ramsay
Elephant Dream, Ramsay
African Dream, Kazi Éditions
Twin cities, Ramsay
New York dream, Ramsay
Masai Mara Magic, Vilo
African lights, Vilo
Predator, Vilo
Mémoires de baleiniers, Vilo
Mémoires d’éléphants, Vilo
Animal Emotion, Vilo






